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Combien de fois peut-on entendre le mot « plaisir » lorsque l’on questionne les coureurs sur leurs motivations à s’entraîner et à pratiquer la compétition en Trail. C’est tout simplement ahurissant ! Ce mot clé est présent dans toutes les bouches, à tous les instants. Comme pour se justifier d’un quelconque résultat, ou d’un besoin irascible de contact social.

Bref, il fait partie du patrimoine du coureur de Trail.

Pourtant ce mot est souvent mal interprété. En effet que recherche t-on lorsque l’on pratique le Trail ? 

Le plaisir ou le combat d’un certain ennui ? 

Est-on plutôt tributaire d’effets physiologiques ayant des conséquences sur nos pensées ?

Tous des drogués

Au-delà des milliers de substances qui nous envahissent lorsque l’on produit un effort, plus ou moins long, plus ou moins violent, la plupart des publications mettent en avant le rôle joué en priorité par les endorphines produites par le cerveau. Lui-même générant un stress à l’organisme en le rendant en quelque sorte dépendant de l’effort. Il est d’ailleurs courant de voir attribuer à ces endorphines une multitude d’effets dans la pratique de la course à pied dont la fameuse « extase du sportif » ou runner’s hight, qui limite la sensation de douleur et provoque un effet anxiolytique et euphorisant. 

Aussi il est communément constaté que les sports d’endurance sont les plus « endorphinogènes (1) » puisque ces molécules ne seraient sécrétées qu’à l’issue d’un effort de longue durée d’au minimum une demi-heure à 60% de VO2max (Bompard, 2010). 

C’est précisément dans les disciplines longues (triathlon, marathon, cyclisme, Trail running) que l’on trouve le plus de sportifs en suspicion de dépendance à l’effort. Dans ces sports, les intensités de type aérobie sont fréquentes. Ces intensités étant vite accessibles, on peut dire que tout sportif est confronté à cette sécrétion endogène.

Pour définir cet état d’assuétude chez les coureurs à pied, les psychiatres américains parlent d’obligatory runners, ce qui veut dire « coureurs par obligation ». 

Des psychiatres de l’Université de l’Arizona ont ainsi interviewé plus de 60 marathoniens et coureurs sur piste en les comparant à leurs patients anorexiques. Ils ont pu remarquer que lorsque le coureur doit arrêter momentanément son entraînement par obligation, il devient anxieux et se met à déprimer. L’exercice passe avant tout autre intérêt dans sa vie, même au risque de compromettre sa santé. 

Le docteur Kenneth E. Callen de l’Université de l’Oregon pense que plus de 25 % des coureurs sont ainsi névrotiquement attachés à leur sport. D’autres recherches font état de la production de cytokines qui pourrait être la cause d’une spirale négative conduisant les sportifs à pratiquer toujours et toujours plus. En effet, l’exercice physique se traduit systématiquement par une sécrétion massive d’interleukine-6 (IL-6) qui influence fortement l’activité neuronale du cerveau et par conséquent le comportement : « Il a ainsi été montré que l’injection d’IL-6 induit une élévation de l’état de fatigue, une incapacité à se concentrer, des perturbations du sommeil, et un véritable état dépressif. Les sportifs s’entraînant de manière compulsive se trouveraient donc dans un pseudo état maladif qui les inciterait à s’entraîner encore plus pour évacuer le stress, retrouver un certain bien-être, produire des endorphines. L’hypothèse de la production de cytokines expliquerait ce véritable cercle vicieux dans lequel sont engagés ces sportifs ».


La dépendance c’est le risque de ne plus du tout s’entraîner par plaisir, mais par obligation.

La dépendance repose sur le type de relation que le sujet entretient avec l’exercice. Il y a deux formes de relation au sport, la relation harmonieuse et la relation obsessionnelle (Velea, 2002) :

– La relation harmonieuse qui permet à l’individu de se sentir libre et de s’adonner de son plein gré à son activité ;

– La relation obsessionnelle, quant à elle, qui est une force de motivation poussant à s’adonner à sa pratique en allant parfois jusqu’à se rendre prisonnier de celle-ci. Il s’agit par exemple d’un besoin impérieux de s’entraîner avec une véritable obsession, avec l’apparition parfois d’un phénomène de sevrage à l’arrêt (irritabilité, tension). On voit même parfois l’athlète poursuivre l’activité malgré les dommages collatéraux qu’elle peut induire (blessures, problèmes professionnels et familiaux).

On peut penser que la course à pied pratiquée au quotidien de manière répétitive, sans satisfaction immédiate empêche la pensée douloureuse et peut donc agir comme un anesthésiant à travers une multitude d’effets physiques et psychiques. Ce n’est pas faux, et on pourrait même parler de résilience. 

Mais au regard de ces éléments, on se rend vite compte que la question de la dépendance à la course à pied est complexe et fortement liée aux modes de vie des personnes, du travail, de la famille, du niveau de pratique. Car tout le monde ne devient pas dépendant et il est probable que d’autres phénomènes entrent en jeu, le processus n’étant pas seulement physiologique mais aussi psychologique. Il est important d’avoir conscience qu’on veut très vite basculer dans une dépendance extrême ou plus rien n’existe autour de nous. Ce comportement semble d’ailleurs assez présent dans la pratique de l’Ultra-Trail : la répétition d’entraînements, l’accoutumance du corps au mouvement, la ritualisation et la répétition obsessionnelle des gestes peuvent prendre en effet une dimension compulsive, voire d’addiction au geste, et une demande de plus en plus pressante de faire des compétitions. 

En atteignant des doses très fortes, la pratique de la course à pied peut ainsi devenir aussi indispensable qu’une drogue dure. Le risque étant de ne plus du tout s’entraîner par plaisir, mais par obligation. Si cette prise régulière vient à manquer, les plus dépendants peuvent également souffrir d’un véritable syndrome de sevrage (irritabilité, frustration, dépression).

Dans ce type de comportement, le niveau sportif n’est pas mis en jeu, mais c’est plus la recherche de performance personnelle qui va générer un contexte favorable à l’apparition d’un comportement “hyper-addictif”, et qui peut parfois malheureusement soulever la question du dopage. L’addiction est donc une dimension active de la dépendance ou plus simplement une forme de dépendance qui s’additionne aux compulsions incessantes du pratiquant.


Mieux s’entraîner, juste une question de bon sens

Dans un programme d’entraînement bien conçu, on ne fuit pas la fatigue, bien au contraire, on la recherche et son couplage à une bonne récupération détermine la progression de l’athlète. Si on recommence son exercice avant d’avoir totalement récupéré, on n’arrivera pas à rééditer sa performance. Et si on attend trop longtemps, les effets bénéfiques du premier entraînement disparaît et se situe au niveau de forme précédent. Tout le problème consiste donc à trouver le moment propice au “rappel” de l’exercice, ni trop tôt, ni trop tard. 

Il est donc essentiel de trouver le bon dosage dans l’entraînement, entre le plaisir et l’efficience.(2) Car la dépendance dans ce sport, comme dans beaucoup d’autres sports, ne touche pas que le haut niveau, mais bien toutes les sphères de la pratique. On peut ainsi noter chez beaucoup de pratiquants un aspect excessif du comportement avec des volumes d’entraînement de plus en plus élevés (des semaines au-delà de 15 à 20 heures d’entraînement), une fréquence de compétitions élevée, un souci perpétuel et enfin un besoin incessant de vouloir repousser constamment les limites du corps au risque de ne jamais récupérer. 

On peut associer cet état à une sorte de ritualisation qui mêlée au comportement obsessionnel peut faire dériver le pratiquant dans un sphère qu’il ne contrôle plus. Ainsi le sevrage physique et psychologique peut devenir difficile, avec l’impossibilité d’arrêter la pratique, et de vouloir continuer le sport malgré les blessures. Avec son lot conséquent de compétitions et de challenges sur toute l’année l’entraînement qui ne débouche jamais sur une période de plénitude physique, mais sur l’entraînement perpétuel. 

L’athlète ne peut plus se reposer correctement, car dans cette pratique la quête de la performance est illimitée. 

Les conséquences peuvent être multiples dans la pratique :

– 
Sur le plan physiologique on peut évoquer un certain amaigrissement, parfois extrême, une fragilité immunitaire (maladies ou infections régulières) et des performances plutôt en dents de scie ; 

– Sur le plan psychologique, une sorte d’asthénie peut se déclarer, avec une certaine lassitude, jusqu’à ne plus vouloir aller à l’entraînement ; 

– Sur le plan social, il est courant de constater une volonté à ne plus vouloir s’entraîner avec les autres, et plutôt à s’isoler. 



Pour conclure

« Qui suis-je moi qui cours ? Rien d’autre sans doute qu’un être de passage qui apprend à passer en glissant le long d’un fleuve qui passe avec lui ». 

On s’aperçoit bien souvent que le choix du coureur à pied se résume à la recherche du résultat et non de la performance dans le sens propre du terme. La recherche d’un chrono sur un marathon ou d’une bonne place sur un Trail médiatique est souvent le « graal » qui semble le motiver. Il en oublie donc parfois l’essence même de l’activité qui est celui de prendre justement du plaisir à s’entraîner pour terminer en bonne santé et en fonction de ses prédispositions (qu’elles soient génétiques ou socio-professionnelles). 

Il faut du temps et de la patience pour assimiler des charges d’entraînement et il est donc nécessaire de pouvoir individualiser en fonction de sa propre fatigue, et de ses possibilités du moment. C’est ainsi que la notion de performance prend toute sa valeur car au-delà du plaisir, qui est réduit à une certaine durée, la notion d’un état de plénitude devient plus appropriée. Celle d’un état d’être qui nous permet d’apprécier la préparation à une compétition, de partager avec des ami-e-s nos entraînements, de passer la ligne d’arrivée avec nos proches.


(1) Dans une étude sur les endomorphines Christiane Mougin note l’hypothèse selon laquelle « l’exercice musculaire répété conduit à un état de dépendance ». Il est possible qu’il y ait une désensibilisation des récepteurs aux opiacés chez le sportif (« down regulation ») et que pour se sentir en forme, le sujet doive pratiquer un exercice physique de plus en plus fréquent. De nombreux syndromes observés à l’arrêt brutal d’une pratique sportive régulière (tels irritabilité, tension, dépression) sont à rapprocher d’un syndrome de sevrage et étayent l’hypothèse d’un état de dépendance vis-à-vis de l’exercice. La composition chimique des endomorphines les classe dans la famille des « opiacées », tout comme la morphine. Elles auraient pour cible les neurones dopaminergiques situés dans une zone spécifique du cerveau associée à des effets agréables et stimulants (Crettenand, 2008).

(2) D’autre recherches en course à pied montrent que sa fréquence régulière et efficiente diminue la fréquence des syndromes dépressifs et un certain nombre de situations pathologiques pouvant être liés à l’absence d’activité physique. En résumé, la confiance en soi et la capacité à réagir positivement aux épreuves de la vie sont étroitement associées à une bonne condition physique.

Références 
Kenneth E. Callen, M.D., « Mental and emotionnal aspects of long-distance running », Psychosomatics (The Journal of the Academy of Psychosomatic Medecine), vol 24, n° 2, février 1983.
Francis Chaouloff : unité 862 Inserm/ Université de Bordeaux 1, équipe Endocannabinoïde et neuroadaptation, S. Dubreucq et al. Biologi- cal Psychiatry, mai 2013 ; 73 (9) : 895-903.


Eric Lacroix

Eric Lacroix

Coach exclusif pacetraining.run